L'hymne au Bienheureux Charles de Foucauld

Commentaire de Dom Hugues de Seréville, Père Abbé de Notre Dame des Neiges

La béatification annoncée de Charles, Vicomte de Foucauld, plus connu sous le nom de Frère Charles de Jésus, est une source de joie pour toute l’Eglise. Le frère du frère universel qu’est Jésus, devient icône reconnue et modèle de vie chrétienne pour tous. Sa vie même devient chemin de vie.

C’est donc avec une joie profonde que l’on présente ici l’hymne qui lui a été consacrée.

N’en déplaise à l’humilité de son auteur (Fr. David, moine d’En-Calcat et petit neveu du Bienheureux), ce poème est un chef d’œuvre de concision expressive et de concentration du message de Charles de Foucauld. Dans le même mouvement, l’écriture se fait message théologique, vérité historique et proposition de vie spirituelle.

Notre commentaire n’a pas la prétention de l’exhaustivité. Il est plutôt un partage de quelques clefs de lectures possibles. Tous savent en effet que « la poésie c’est ce qui va au delà du bout de la ligne ».

« Aimer, chercher, prier, porter, donner ». Voici cinq verbes qui disent tout à la fois la trajectoire spirituelle du nouveau Bienheureux mais aussi le dynamisme du siècle dans lequel il vit.

Né en 1858, année des apparitions de la grotte de Lourdes, en plein second Empire français, Charles mourra en 1916 à Tamanrasset, au plus profond de l’empire colonial français d’Algérie… victime innocente des soubresauts lointains d’une drôle de guerre ô combien meurtrière au cœur d’une Europe qui se déchire. Avec l’hymnographe nous pouvons dire que la trajectoire de sa vie fut de « donner jusqu’au bout sa vie donnée », aussi bien pou son Seigneur que pour sa patrie.

Blessé dans son enfance par la mort de sa mère, puis de son père (1864), sa sensibilité restera toujours vive et sa soif des accomplissements généreux toujours inassouvie. Charles est homme des extrêmes.

Adolescent turbulent sous la férule jésuite et l’autorité de son Grand Père le colonel de Morlet, étudiant à Saint-Cyr en 1876, et « fêtard » jamais comblé, il deviendra tour à tour officier, sera renvoyé de l’armée, se fera explorateur au Maroc et géographe reconnu des salons du 8ème arrondissement parisien.

C’est au contact des populations musulmanes du Maroc que la foi de Charles de Foucauld, ou plutôt celle de la grâce de son baptême, va renaître des cendres de sa suffisance. Il est alors « rien qu’un voyageur », chrétien qui se cherche, déguisé en juifs auprès de son guide Mardoché, et quasi tenté par la foi priante de l’Islam…

Au contact de personnes raffinées, cultivées et tout à la fois chrétiennes, dont sa cousine Marie de Bondy, il ne reste pas insensible au donné de la foi. Il aime et est aimé. Il cherche et va se découvrir cherché…Il prie, sans encore savoir où cela peut conduire « Mon Dieu si vous existez, faites que je vous connaisse »[1].  Il est déjà « passant dans la nuit », dès le commencement de sa foudroyante ascension spirituelle !

Il est bon de rappeler ici, dans une revue de liturgie, que l’approche intellectuelle qu’entreprend le chercheur de Dieu ne suffit pas. Le maître spirituel que sera l’abbé Huvellin, prêtre en vue dans les milieux que Charles fréquente, le pressentira bien. C’est Charles qui parle encore : « L’idée me vint qu’il fallait me renseigner sur cette religion ou peut être se trouvait la vérité dont je désespérais et je me dis que le mieux était de prendre des leçons de religion catholique comme  j’avais pris des leçons d’arabe (…) ». « Je demandais des leçons de religion : il me fit mettre à genoux et me fit me confesser, et m’envoya communier séance tenante »[2].

La prière devient praxis et la praxis sera prière. Bienheureuse médiation de la liturgie catholique qui, bien vécue fait les saints, moyennant le désir de la grâce !

Devenu chrétien, on parlerait aujourd’hui de recommençant, Charles continue de chercher et de prier. Il veut aimer. Il suffit d’aimer. C’est à la trappe de ND des Neiges, dont les sommets sauvages qui l’entourent imprimeront en lui le goût des grands espaces, qu’il pense pouvoir ne vivre que pour Dieu, qu’il pense pouvoir « prier longuement le Bien Aimé », à l’école de l’amour qu’est le cloître cistercien.

Il partira plus loin que les monts d’Ardèche, dans la fondation d’Akbès en Syrie, au lieu d’un « plus grand silence ».

De là, son itinéraire de 15 ans sera une ascension vers les sommets de l’abaissement à l’instar de ce bien aimé « JESUS CARITAS » dont il se fait l’esclave mais surtout l’imitateur. On aurait aimé trouvé le terme de Charité dans l’hymne.

En 1897, il quitte l’ordre des cisterciens où il était entré 7 ans auparavant. Il est à Nazareth, pour coller au mystère de Jésus, Dieu qui se fait homme. « Il adore Jésus Sauveur ».

En 1901, il reçoit l’ordination sacerdotale au diocèse de Viviers, après un an dans sa chère trappe des Neiges. « Il adore Jésus Sauveur dans l’Eucharistie ».

C’est ensuite le départ vers les grands espaces, Beni Abbès dans l’ouest algérien, le Hoggar plus au sud, puis la présence auprès des Touaregs et l’installation à Tamanrasset en août 1905. C’est de là qu’il séjournera, toujours plus haut, à l’Assekrem.

Dès les origines de sa vocation à suivre le Christ il veut, c’est aussi la grande « devotio » de l’époque, être disciple de ce cœur qui a tant aimé le monde. Il a lui-même offert au Père « l’abandon jailli de son cœur ». Il est devenu libre, à l’école du Christ libre.

Le premier décembre 1916 il est assassiné à Tamanrasset. « libre à l’infini ».

Ce n’est pas le lieu, ici, d’entrer dans plus de détails historico-politiques d’une vie à rebondissement et toujours en quête de l’absolu. Mais rien ne distingue la trajectoire humaine de ce chercheur du Dieu d’amour, de l’itinéraire intérieur qu’il nous propose.

L’auteur de l’hymne que nous commentons l’a bien saisi.

La clefs de lecture des cinq strophes, construites sur la même structure, se trouve dans  la répétition de l’élément transformant de tous désir humain : L’amour.

Le « Deus Caritas est »[3] de Saint Jean est peut-être bien le point le plus haut de la révélation évangélique. Charles de Foucauld est icône de cette révélation.

Regardons la structure de l’hymne : Aimer, Chercher, Prier, Porter, donner : voici les élans du cœur humain . « Et par amour »  (cinq fois dans le texte !), Choisir, partir, s’ouvrir, cueillir, mourir… : voici l’écume de la grâce dans le désir qui se laisse transformer par les puissances de l’amour offert et reçu.

Il faut entendre en écho la belle recommandation de l’abbé Huvelin au P. Abbé de Solesmes quand il envoie Charles en retraite dans l’abbaye de dom Guéranger : « Cet homme fait de la religion un amour ».

L’affirmation est très forte. La folie de l’amour nous fait aller toujours au delà de nos désirs. De sains ils deviennent saints. Il  n’est pas loin le passage de la folie de la croix à celui de la Vie manifestée un certain matin de Pâque.

Du reste, l’hymne souligne cette métamorphose  en disant sobrement, mais dans une ferme conviction de foi que l’imitation de Jésus en son mystère pascal, nous fait passer dans un ailleurs, toujours plus avancé :

Aimer, comme Lui, et par amour, choisir la dernière place

Chercher, comme Lui, et par amour, partir dans la nuit

Prier, et par amour s’ouvrir

Porter, et par amour cueillir

Donner et par amour mourir…

(C’est nous qui soulignons)

Vivre au souffle de l’amour, nous pousse à aller toujours plus loin, à nous dépasser nous même, en le suivant Lui, le Tout Autre. C’est vraiment l’itinéraire de Charles de Foucauld, tel qu le suggère l’hymne.

- Pour aimer, on se donne ! mais « prendre la dernière place « cette chère dernière place »… ?

- Pour chercher, on part, mais « accepter de n’être rien qu’un voyageur »… ?

- Pour prier, on s’ouvre, mais accepter l’adoration dans le silence… ?

- Pour évangéliser, on veut bien apprendre la langue, voire la prendre , mais recueillir patiemment « tous les mots d’un peuple » rencontré, en établissant un dictionnaire Touareg Français en quatre volumes[4], en transcrivant des milliers de vers traditionnels… y discernant les semences du Verbe qui germe sans bruits… ?

- Pour donner , on se donne, mais accepter de mourir ???

L’itinéraire, bien saisi par les mots du poète, n’est réalisable que dans une conformité d’intimité avec le Maître Jésus, « Frère Jésus », « Passant dans la nuit », présent « dans l’Eucharistie », « germe sans bruit », « libre à l’infini »… Charles est aussi nommé le premier « petit frère de Jésus »

Il faut aussi dire comment l’imitation de Jésus nous plonge dans la Trinité toute entière. L’hymne le suggère, dont la première strophe parle de Jésus, la seconde de l’Esprit, la cinquième du Père, à qui l’on est conduit par l’Eucharistie et le Verbe des strophe 3 et 4.

J’ai évoqué aussi la manière dont l’hymne faisait écho a des évènements historiques se rapportant du nouveau Bienheureux.

La première strophe dit son goût pour « cette chère dernière place »[5], qui, en fait a été prise par le Christ lui-même au jour de sa naissance à Bethléem. Il écrit en effet à dom Martin, abbé des Neiges le 12 septembre 1892, qu’il est bon de prier pour lui, Charles, afin qu’il soit « un bon religieux…un pauvre et humble ouvrier, menant dans la fidélité, l’amour, la reconnaissance, la vie la plus basse, être toujours à la dernière place, cette chère dernière place qui a tellement été la sienne ici bas. Oh ! Demandez toujours cela pour moi, mon Révérend Père, c’est bien comme cela que je comprends la vie, c’est bien là ce que je cherche »[6].

La seconde strophe évoque avec subtilité et respect les différents états de vie que le Frère Charles choisis. Sa vie, en fait n’est jamais installée. Il va de l’avant, de la confession au repentir, de la pénitence à la Trappe des Neiges, de la Syrie où les turcs persécutent les arméniens au Hoggar colonisé par les français dont il est… de l’état de trappiste à celui de « prêtre libre du diocèse de Viviers » du cénobite conventuel à l’ermite évangélisateur.

Il y a une unité dans cette vie : la vie cachée et le sceau de l’obéissance de la part d’autorités religieuses et spirituelles qui ont su ne pas enfermer l’Esprit dans les structures alors connues.

La troisième strophe un autre point d’unité de cette vie : la prière et l’amour de l’Eucharistie.

En 1917, quelques mois après la mort de Fr. Charles, le P. Raphaël d’Aiguebelle (qui fut deux ans le confesseur de Charles à Akbès,, écrit au P. Henri : « Son amour pour la Très sainte Vierge, pour saint Joseph et surtout pour la Sainte Eucharistie, édifiait toute la communauté. Que de nuits entières, avec ma permission, il a passé en adoration devant le Très Saint Sacrement, à s’entretenir avec son bien aimé Jésus, toujours à genoux et les mains jointes comme le saint Curé d’Ars !Bien souvent, le voyant dans cette posture si recueillie, le visage rayonnant d’une douce joie, je me demandais s’il n’était pas en extase ».[7]

La quatrième strophe évoque le désir missionnaire et donc la vie apostolique. Le chemin qu’il trace est nouveau, fait de proximité et d’amitié bienveillante avant de se placer en conquérant avec les armes de la vérité.  Charles de Foucauld, on le sait est annonciateur de ce que le Concile Vatican II proclamera avec autorité dans son décret « ad gentes »sur l’activité missionnaire de l’Eglise : Pour qu’ils puissent donner avec fruit ce témoignage du Christ, ils doivent (les missionnaires) se joindre à ces hommes par l’estime et la charité, se reconnaître comme des membres du groupement humain dans lequel ils vivent, avoir une part dans la vie culturelle et sociale, au moyen des divers échanges et des diverses affaires humaines ; ils doivent être familiers avec leurs traditions nationales et religieuses, découvrir avec joie et respect les semences  qui s’y trouvent cachées (semina verbi in eis latentia !)[8].

La dernière strophe est celle de l’accomplissement dans le don total et l’abandon de tout l’être. On ne parlera pas officiellement de martyre dans le cas du P. Charles, les conditions exactes de sa mort ne pouvant prouver qu’il fut effectivement tué en haine de la foi catholique. Il semble que l’acte même de sa mort fut la conjonction d’une malveillance et d’une panique qui suscita le geste lâche mais fatal. Il n’est pas exagéré cependant d’affirmer qu’il vécu le Martyre vert que les premier moine allait chercher au désert, quand le temps des premières persécution fut » terminé ». La palme du martyre est aussi celle du don « jusqu’au bout du don…

L’ensemble des mots de l’hymne suggère donc avec brio, à la fois la « vita christiana » qui se cherche et se construit, la « vita monastica », qui est une forme de vie théologale, la « Vita contemplativa » vécu au creux de la prière continuelle, la « vita apostoliica », constitutive de l’être chrétien et , in fine la «vita mystica » qui anticipe et amorce la « vita aeterna » à laquelle toute âme éprise de Dieu aspire.

L’hymne intègre bien tout à la fois la complexité d’un itinéraire mouvementé et l’unité profonde d’une vie à l’écoute de l’esprit, dans l’obéissance au Père spirituelle.

Les musicien auront à cœur, nous l’espérons de produire une écriture musicale qui reposerait l’esprit et les sens[9], en même temps qu’elle unifierai ce qui est toujours dispersés en nous, pour entrer à la suite de celui qui a su suivre le Christ !

Pour conclure cette lecture inachevée du poème je vous suggère quelques prières libres en forme liturgique[10] :

 « Dieu notre Père, tu as appelé le Bienheureux Charles de Foucauld à vivre de ton amour dans l’intimité de ton fils, Jésus de Nazareth.

Accorde nous de trouver dans l’évangile, la source d’une vie chrétienne plus authentique, et dans la célébration de l’eucharistie, les prémices d’une fraternité universelle et missionnaire, comme Jésus, le Christ, Notre Seigneur ».

« Vraiment, il est juste et bon de te rendre gloire, de t’offrir, notre action de grâce, toujours et en tout lieu, à toi, Père très saint, Dieu éternel et tout puissant, par le Christ , notre Seigneur.

Tu as appelé ton serviteur Charles de Foucauld, à la conversion, le conduisant des déserts de ce monde à ceux de la communion universelle.

Tu lui fis  don d’une vie fraternelle en communauté et le menas dans la solitude du désert, à devenir missionnaire.

Pour aimer comme tu nous  aimes, il s’est fait proche de tous ceux qui sont loin, et pour leur partager ton pain, il s’est fait le serviteur de tous.

Il puisa, dans le cœur de ton Fils Bien-aimé, les énergies nouvelles, qui le préparaient à devenir lui-même, une offrande éternelle à ta gloire, dans l’abandon de tout son être à ton amour.

C’est pourquoi, avec les anges et tous les saints, avec les puissances d’en haut et tous les esprits bienheureux, nous chantons et proclamons… »

 « Accorde-nous, à l’exemple du Frère Charles de Jésus, d’être pour tout homme le signe merveilleux de ton amour et de ne vivre que pour toi en mourant à nous même dans  ton amour, par Jésus le Christ notre Seigneur ».

« Dieu Notre Père, dans la vie du Bienheureux Charles de Foucauld, tu nous donnes de contempler tout à la fois les abaissements de ton fils, sa merveilleuse condescendance pour tous les hommes et le signe de la souffrance offerte.

Accorde- nous, à son exemples et à sa prière, d’imiter ton fils Bien Aimé et d’être pour le monde, le ferment du Royaume qui vient en Jésus le Christ, notre Seigneur qui règne avec toi dans la communion de l’Esprit Saint, maintenant et pour les siècles des siècles ».

[1] Lettre à Henri de Castries, le 8 juillet1901

[2] Retraite à Nazareth, Ecrits spirituels, p. 82

[3] 1Jn 4,8

[4] Le père Charles de Foucauld,Dictionnaire Touareg-Français, dialect de l’Ahaggar, Imprimerie Nationale de France, 1951, 4 volumes.

La préface de M. Basset souligne « Ce travail a rendu caducs tous ceux qui l’ont précédés sur le même parler, mais jamais, pour aucun parler berbère, pareil effort n’a été fait. Jamais on ne s’est pareillement proposé d’épuiser un vocabulaire ; jamais la graphie des mots n’a été sinon aussi fine, du moins aussi sûre ; jamais le développement d’une racine n’a été poussé aussi loin ; jamais les flexions n’ont été aussi méthodiquement signalées ; jamais le sens des mots n’a été aussi soigneusement défini ».

[5] Selon le titre de la publication de sa correspondance avec ses frères de la Trappe, éditées au Cerf en 1991, (premier édition en 1969 sous le titre « lettres à mes frères de la Trappe »).

[6] Charles de Foucauld, « Cette chère dernière place », correspondance présentée par A. Robert et P. SOURISSEAU, Cerf 1991, p. 102.

[7] Ibid, lettre du P ? Raphaël au P. Henri, p. 410

[8] Decret Ad Gentes,n°11, Concile Vatican II.7 décembre 1965

[9] On connaît déjà deux essais (bien transformés !),l’un oeuvre de Francine Guiberteau et l’autre du P. Henri Dumas… la « moulinette » n’ayant pas encore agit !

[10] Attention ! Il ne s’agit là que de suggestions ayant déjà fait l’objet d’une vérification, mais ne pouvant être utilisée de manière autorisée dans le cadre liturgique officiel